L’abondance n’est pas le danger. Le partage l’est.

Pourquoi l’IA peut enrichir le monde entier, à condition de repenser la propriété du capital.

Un des pères fondateurs de l’IA vient de lancer un avertissement sur France 5. Yoshua Bengio prévient que, sans régulation mondiale, l’humanité court un grand danger. L’émission qui l’accueille va plus loin. Elle décrit une technologie qui, dans un proche avenir, supprimera massivement des emplois, fragilisera les démocraties et nourrira la rivalité entre Washington et Pékin. Je partage l’inquiétude sur le pouvoir. Je refuse la fatalité de la pauvreté.

La vraie question n’est pas de savoir si l’IA détruit des emplois. Elle en détruira, comme toutes les ruptures techniques avant elle. La vraie question est ailleurs. Qui captera la richesse produite par ces machines ? Voilà le cœur du problème. Et ce problème n’est pas technique. Il est politique.

L’histoire économique enseigne une chose simple. Chaque grande vague de mécanisation a d’abord fait peur. La charrue, la machine à vapeur, l’électricité, l’ordinateur. À chaque fois, des métiers ont disparu. À chaque fois, le travail s’est déplacé vers de nouvelles activités et la richesse globale a augmenté. Le travail humain ne s’épuise pas. Il change de forme.

L’IA présente tout de même une différence réelle, et je ne veux pas la masquer. Le Fonds monétaire international le souligne. Les vagues précédentes touchaient surtout les tâches routinières. L’IA atteint aussi les emplois qualifiés. Près de 40% des emplois dans le monde sont exposés, et jusqu’à 60% dans les économies avancées. Ce chiffre nourrit la peur. Il mérite mieux qu’une lecture catastrophiste.

Le même rapport dit autre chose, souvent passé sous silence. Si les gains de productivité sont assez forts, la plupart des travailleurs peuvent voir leurs revenus monter. Et l’effet sur les inégalités dépend des choix publics, de la fiscalité, du droit et des politiques de redistribution.

Ma conviction part de là. L’IA va produire une richesse considérable avec moins d’heures de travail humain. Keynes l’avait pressenti dès 1930. Il imaginait ses petits-enfants travaillant quinze heures par semaine, libérés par la productivité. Il s’est trompé sur le calendrier. Il avait vu juste sur la direction. Nous approchons enfin du moment où produire ne réclame plus autant de bras ni autant d’heures.

Le temps libéré n’est pas du temps perdu. Il peut nourrir ce que les machines font mal. Le soin, le lien humain, la création, la transmission, la recherche. Des besoins immenses restent sans réponse, faute de bras et faute de financement. Une société plus productive a les moyens de payer ces métiers. Reste à vouloir orienter la richesse vers eux.

Le risque n’est donc pas la rareté. C’est la concentration. Une économie peut crouler sous l’abondance et laisser des millions de personnes sans revenu. Pas parce que la richesse manque. Parce qu’elle s’accumule au sommet. Quand quelques entreprises détiennent les modèles, les données et les centres de calcul, elles détiennent la source même de la valeur. La part des salaires dans la richesse reculait déjà. L’IA peut accélérer ce glissement.

D’où ma thèse. Il faut repenser le partage du capital, pas seulement celui du revenu. Verser des aides à des gens dépossédés ne suffit pas. Une population d’assistés sous des machines détenues par une poignée d’acteurs ne forme pas une société équilibrée. Le vrai levier consiste à élargir la propriété. Faire des citoyens des copropriétaires de la richesse automatisée.

Plusieurs pistes existent déjà. Des fonds souverains citoyens qui versent un dividende universel, sur le modèle de l’Alaska ou de la Norvège. Un actionnariat large ouvert aux salariés et aux communautés. Une dotation en capital pour chaque jeune adulte, au lieu d’un simple filet de revenu. Une fiscalité qui prélève la valeur créée par les machines et les données, puis la rend sous forme de parts de propriété. L’idée commune est simple. Quand le travail compte moins, la propriété compte plus. Alors donnons à chacun une part.

Pour l’Afrique, l’enjeu est double. L’IA peut accélérer le rattrapage dans la santé, l’agriculture, l’éducation et la gestion des infrastructures. Elle peut aussi installer une dépendance nouvelle. Les modèles, les puces et les données restent concentrés ailleurs. Les pays à faible revenu sont moins exposés à court terme, autour de 26 pour cent des emplois, mais ils risquent de rester à l’écart des gains faute d’infrastructures et de compétences. Un continent qui consomme l’IA sans en posséder une part en ressortira plus pauvre, malgré l’outil. La souveraineté sur le calcul, sur les données et sur le capital devient une question de développement, au même rang qu’une route ou un barrage.

Je retrouve ici une conviction ancienne. La pauvreté de demain ne serait pas une fatalité technique. Ce serait un échec de gouvernance. Comme le sous-financement de l’entretien routier en Afrique, qui tient à des arbitrages politiques bien plus qu’à des contraintes économiques. La machine produit. Les institutions partagent, ou ne partagent pas. Ce choix nous appartient.

Bengio nous met en garde contre une IA hors de contrôle. Je le rejoins sur la nécessité de règles. J’ajoute une exigence. La première régulation à inventer n’est pas seulement technique. Elle est sociale et économique. Travailler moins et vivre mieux est à notre portée. Sombrer dans une abondance mal partagée l’est tout autant. Entre les deux, il n’y a pas une loi de la nature. Il y a une volonté politique.

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